Non seulement le corps est tenu pour méprisable intellectuellement sur le plan des valeurs, mais il est affectivement dégoû- tant. La saleté est autant physique que morale. D’où toutes les techniques de propreté et de purification corporelle qui ont été développées dans les religions, l’hygiène, la morale, la médecine, l’éducation, etc.

Le corps est tellement dégoûtant qu’il ne doit jamais être dévoilé. La forme extrême s’en trouve dans les corps entièrement voilés des musulmanes, avec la Burka. Le dégoût mène aux insultes. Et nous relèverons chez nos écrivains les qualificatifs affectés au corps: « abject, honteux, ignoble, infâme, détestable. Bouffi d’un vain orgueil par sa pensée charnelle… » Bien entendu, ces insultes sont étendues à tout ce qui participe à la nature corporelle : la femme tentatrice de l’homme, les sauvages qui ne sont que leur corps, les animaux horribles, dégoûtants et diaboliques, la nature qui recèle les mauvais esprits, la terre et tout ce qu’elle produit de vivant. Cette haine du corps se manifeste essentiellement par une persécution. Une redoutable peur se cache en réalité sous cette haine profonde du corps.

La somatophobie a influé l’Histoire de l’Occident

Si le corps inspire de la répulsion, c’est parce qu’on le craint. Cette répulsion se révèle, en effet, immotivée et excessive. Il se développe chez certains êtres une profonde angoisse à être confrontés avec leur corps. Il est supposé leur faire faire toutes les bêtises, et il n’y a pas que les tentations de la chair. L’histoire de la somatophobie est le fil rouge qui explique une grande partie de l’histoire des Occidentaux. Nous avons dû remonter avant Zarathoustra jusqu’à l’antique religion dualiste des anciens Perses avec son dieu du bien Ormuzd et son dieu du mal Ahriman. Et leur lutte éternelle divise le monde entier en deux : le jour et la nuit, le pur et l’impur, l’âme et le corps, l’homme et la femme… Ces idées se retrouvent chez les Grecs avec Platon (427-347) qui traite le corps de cercueil (soma/ séma) puis chez Paul de Tarse qui invente la notion de « chair » (sarx, carné) et certains gnostiques. Arrivent alors les Pauliciens de Palestine et d’Arménie qui sont iconoclastes. L’empereur de Byzance les déporte en Bulgarie en 971 où on les nomme Bogomiles. Leur hérésie remonte le long des Balkans (Dragovitsie ou Yougoslavie) jusqu’en Italie sous le nom de Patarins et ils traversent les Alpes pour devenir les Cathares, exterminés par les croisades des Albigeois du XIIème siècle. Mais le courant de somatophobie est beaucoup plus large et se retrouve dans des mouvements aussi divers que les Flagellants, les Jansénistes, certains Romantiques…