Étymologiquement, la somatophobie est la haine du corps, de son propre corps d’abord et par la suite, de tous les autres corps. On doit la considérer comme une authentique phobie, c’est-à-dire comme une manifestation de la névrose obsessionnelle, ou, selon les termes de Freud, de « l’hystérie d’angoisse ».

Nous ne cherchons pas à en présenter des cas cliniques, mais à décrire et à analyser, une affection de nos sociétés. C’est donc sur le plan intellectuel que cela se situe d’abord, les consé- quences sociales sur les institutions et les comportements ne venant qu’après. Le trait le plus caractéristique de ce tableau étant la haine, on devrait plutôt l’appeler l’anticorporéisme, ou le misosomatisme. C’est une perversion extrêmement répandue dans notre civilisation. Elle est fortement justifiée rationnellement au point qu’elle a pu passer pendant longtemps comme l’une des valeurs de nos sociétés. Nous allons l’analyser dans ses différentes composantes. La séparation entre l’âme et le corps ou, si l’on préfère, entre l’esprit et le corps, est la coupure de l’unité psychosomatique de la personne humaine. Il y a là une distinction, parfaitement valable comme toutes les distinctions, mais qui aboutit à une véritable séparation. Il est de même légitime de distinguer dans le corps humain, la moitié droite et la moitié gauche, comme le recto et le verso d’une feuille. Mais comment avoir un recto sans verso ?

Bref, on a été obligé de concevoir l’esprit comme ayant un corps (angélique ou glorieux, mais un corps quand même) et le corps, séparé arbitrairement de l’esprit, retrouve tout un psychisme dit corporel. On a donc là, une démonstration supplémentaire qu’il est impossible de séparer le corps de l’esprit et l’esprit du corps. Le partage injuste suit cette séparation dualiste, l’esprit est conçu comme bon et le corps comme mauvais.

Le péché des origines…

Radicalement, fondamentalement, par essence, c’est le corps qui est vicié, faussé, et garde la trace du péché des origines. L’esprit, lui, au contraire, est conçu comme pur, juste et incitant au bien. Les incitations mauvaises ne peuvent venir que du corps. C’est lui qui est la source du mal, l’universel tentateur. Il est donc le diable dans la personne, alors que l’esprit correspond au divin. Le corps c’est le corrupteur; un principe de malignité vit en lui. Cette corruption corporelle a sa source dans le désir sexuel, la paresse, la gourmandise, l’ivrognerie et la colère … Par-là se retrouve la grande distinction antique et universelle du pur et de l’impur. Par extension l’impur est devenu le corporel. Tout ce qui rappelle le corps est sale et impur: fonctions d’élimination, ou tout simplement éternuer, cracher, postillonner, roter, tousser, se moucher … Il en découle le mépris du corps, comme inférieur. Le corps est subordonné à l’esprit. Il doit être dominé, dressé, jugulé et l’on retrouve toutes les images du dressage des animaux. Le corps est donc animal; c’est l’animalité en l’homme. Toute sauvagerie vient du corps. L’esprit est toujours tenu pour essentiellement humain, civilisé et parfois divin. Donc la morale se ramène essentiellement à faire que le corps obéisse à l’esprit. Le stigmate, dans l’homme, ce sont ses parties honteuses (pudenda) qu’il porte sur lui. Stay tuned…

 

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